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POÈME : "DIEU" (AH)

  • Photo du rédacteur: Gloriabba
    Gloriabba
  • 5 août 2017
  • 3 min de lecture

"Nature féconde en merveilles,

Nature, mère des humains,

Qui nous allaites, qui nous veilles,

Et qui nous berces de tes mains,

À mes pieds effeuille une rose,

Égrène un épi mûr, arrose

Sous la grappe ma lèvre en feu ;

Pour sanctifier mon délire,

D’un rayon couronne ma lyre,

Ô Soleil ! je vais chanter Dieu.

Chanter Dieu, profane poète !

Penche ton front sur le chemin ;

Que longtemps ta lyre muette

Fatigue ton cœur et ta main…

Je chanterai ! ma poésie

Est une fleur que j’ai choisie

Dans un Eden du ciel aimé ;

Elle a pu fleurir pour la terre,

Mais elle lève, solitaire,

Vers Dieu son calice embaumé.

Après une course lointaine,

Je vais m’asseoir sur le penchant

Du mont où brille la fontaine

Aux rayons du soleil couchant ;

Et mon âme prend sa volée

Dans les splendeurs de la vallée,

Abeille butinant son miel :

Elle s’arrête avec ivresse

Pour ouïr l’hymne d’allégresse

Que la Nature chante au Ciel.

Allez donc, âme vagabonde !

Respirez autour des buissons

Dans le sentier où l’herbe abonde,

Au bruit des naïves chansons,

Cueillez vos belles rêveries

Sur le bord touffu des prairies ;

Tandis que jase le grillon,

Bercez-vous dans la marjolaine

Auprès du cheval hors d’haleine

Qui hennit au bout du sillon.

Jeanne la brune, aux pieds du pâtre,

Au nouveau-né donne son sein,

Gamelle qui n’est pas d’albâtre,

Mais que Dieu lit grande à dessein ;

Bras nus et jambe découverte,

Margot lave sa jupe verte,

Le meunier l’embrasse en passant.

Là-bas, dans son insouciance,

L’écolier, cherchant la science,

Secoue un arbre jaunissant.

L’écolière, comme une abeille,

À chaque pas prend un détour

Pour recueillir dans sa corbeille

Ces bouquets si doux au retour !

Prends garde, ô ma pauvre écolière !

Que ta corbeille hospitalière

N’accueille ce serpent maudit

Qui surprit Eve, ta grand’mère,

Et lui vanta la pomme amère

Si bien, hélas ! qu’elle y mordit.

Voyez dans la villa rustique,

Un joyeux enfant à la main,

Ce vieillard au front prophétique

Qui bénit Dieu sur son chemin :

Il a, durant des jours prospères,

Labouré le champ de ses pères.

Du travail recueillant le fruit,

Il attend que la mort l’endorme

Près de l’église et du vieux orme,

Un soir, sous un beau ciel, sans bruit.

Plus loin, sous l’arbre de la rive,

Le front penché languissamment,

La pâle délaissée arrive

Pour rêver seule à son amant.

Son regard se perd dans l’espace,

Chaque flot agité qui passe

Conseille à son cœur d’espérer.

Dans le bocage une voix chante

La ballade grave et touchante

Qui la fait sourire et pleurer.

Près de l’étang où la colombe

Secoue une plume en passant,

Je vois un vêtement qui tombe

Comme un nuage éblouissant :

La belle duchesse est venue

Pour le bain. Elle serait nue

Sans sa mantille de cheveux ;

Elle descend dans l’herbe épaisse ;

Le rameau sur elle s’abaisse

Pour voiler ses seins amoureux.

Elle a détourné la broussaille

Qui retenait son pied d’argent ;

Elle glisse, l’onde tressaille

Et baise son beau corps nageant.

Si Phidias, le dieu du marbre,

Etait là caché sous un arbre !

J’entends du bruit : est-ce un amant ?

Descendra-t-il une nuée ?

Car la ceinture est dénouée,

Et l’Amour dit un air charmant.

Mais, comme Suzanne la chaste,

Elle trouve un voile dans l’eau,

Dont la face verte contraste

Avec son cou. Divin tableau !

Elle fuit avec l’hirondelle,

Qui va l’effleurant d’un coup d’aile ;

L’onde suit avec un frisson ;

L’amant attend sous la ramée,

Et l’Amour dit : « Ô bien-aimée !

En serai-je pour ma chanson ? »

Là-bas ces belles matineuses,

Fuyant le parc et ses grands murs,

Comme de blondes moissonneuses

M’apparaissent dans les blés mûrs.

Ô visions de ma jeunesse,

Faites que mon dîne renaisse

À ses rêves de dix-huit ans !

À la fourmi laissons les gerbes,

Ô cigales, les folles herbes

Sont notre moisson du printemps.

Mais tu t’égares, ô mon âme !

Est-ce ainsi qu’il faut chanter Dieu ?

J’ai chanté le sublime drame,

L’or des moissons sous le ciel bleu ;

Le poète effeuillant son rêve

Aux paradis des filles d’Eve ;

Le pitre dans sa liberté,

L’enfant qui joue avec son père,

L’amante dont le cœur espère…

Mon Dieu, ne t’ai-je pas chanté ?"


Arsène Houssaye, La poésie dans les bois (extrait)

CRÉDITS :

  • Source du texte : Unpoeme.fr

  • Photo de couverture © PngTree

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